18 septembre 2008

Ossétie du Sud: une annonce échouée

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“En mémoire des victimes de la tragédie en Ossétie du Sud - ossetès, géorgiens, russes. Nous partageons le deuil de leurs proches”, ce petit texte de l’Ambassade de Russie en France accompagné d’une photo de la capitale sud-ossète Tskhivanli, en ruines, devait être publié dans la rubrique Annonces/Carnet de Libération du 17 septembre. C’était le quarantième jour depuis le début des opérations militaires dans la région, et la tradition russe veut que ce jour-là on se souvienne de ceux qui nous ont quitté 40 jours plus tôt.

 

Tout était sur les rails la veille, même si Libération avait corrigé le texte initial proposé par l’Ambassade en supprimant dans la première phrase ce passage non politiquement correct: “de tous ceux qui sont morts de l’attaque du régime te Tbilissi”. Il ne restait donc à l’Ambassade qu’attendre la facture de 9000 euros - le prix demandé par le quotidien pour la publication de ce quart de page de condoléances.

 

Mais l’argent russe allait être épargné - Libération ne publiera pas l’annonce le lendemain, et on annoncera à l’attaché de presse de l’Ambassade Serguei Parinov, perplexe, que sa publication a été refusée par le conseil de la rédaction.

 

La dépêche du bureau parisien de RIA Novosti relatant cet incident est devenue aujourd’hui le sujet du Making-of/Les coulisses de Libé, à la page 7 du journal. Dans ce petit encadré intitulé “L’argent russe” la correspondante de Libération à Moscou parle de “sensation” que l’info aurait faite en Russie… Perception exagérée, quand on sait par exemple que le site russe de RIA Novosti en accès libre n’en a parlé qu’en 4 phrases, et dans une dépêche 15 fois plus longue consacrée, en général, aux manifestations commémoratives qui se sont déroulées en ce jour de deuil en Russie et dans le monde.

 

Contrairement à ce que stipule la consoeur, ce n’est pas non plus le fait de ne pas avoir pu “acheter” ce qu’on voulait qui ait pu étonner les Russes. La correspondante de Libération à Moscou, qui connaît pourtant bien la Russie et dont les reportages des différents coins du pays sont toujours des réussites, se trompe en pensant que les russes aient été indignés parce que cette fois-là l’argent ne leur avait pas ouvert “toutes les portes”. C’est tout simplement le fait que cette annonce on ne peut plus sobre, en tout cas au final, ait été censurée, au dernier moment qui plus est, qui a pu paraître étrange à ceux qui ne sont pas encore familiers avec les états d’esprit occidentaux au sujet des récents évènements dans le Caucase. C’est dans ce contexte-là, avec une sorte de questionnement et pas indignation, que la dépêche purement factuelle que j’envoyais à Moscou a été traitée, brièvement, par le site de RIA Novosti en langue russe.

 

Le texte de l’Ambassade “insinuait que Moscou n’aurait fait que voler au secours de la pauvre Ossétie du Sud pour la libérer des griffes de la Géorgie”, écrit la journaliste de Libé en rajoutant que ”Libération refuse régulièrement ce type d’annonces proposées par toutes sortes de régimes “.

 

Libération ne refuse pas en revanche des tribunes de type beaucoup moins pondéré proposées par des particuliers, et le fameux “SOS Géorgie? SOS Europe!” du duo André Glucksmann/BHL sur le conflit russo-géorgien ne restera sans doute pas dans les annales comme un exemple d’objectivité. Comparées aux dires de ces intellectuels français les deux petites phrases de condoléances de l’Ambassade russe adressées à toutes les victimes du conflit, paraissent bien innocentes. Bref, Serguei Parinov de l’Ambassade de Russie avait de quoi être étonné, même s’il ne doit pas ignorer non plus que la perception russe et occidentale des évènements en Ossétie du Sud se diffèrent, légèrement…

 

Photo (celle qui a été choisie par l’Ambassade pour illustrer l’annonce): Dans la ville de Tskhivanli, le 13 août 2008. © RIA Novosti.

15 septembre 2008

Quelques heures à Grozny

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Des l’atterrissage à l’aéroport de Grozny l’impression est étrange, surréaliste. Vous voilà sur cette terre qui a tant souffert de guerres et qui vous a toujours semblé très loin, à vous qui vivez en paix. Sous le ciel trop bleu et trop lourd, sous le soleil et la musique particulièrement éclatants, les visages des jeunes tchétchènes dans les costumes nationaux qui bordent votre passage, souriants, vous avez envie d’en regarder chacun et de leurs sourire en retour comme si vous leurs étiez redevable de quelque chose…

Avec les participants du Club Valdaï je suis à Grozny pour rencontrer le président de la Tchétchénie Ramzan Kadyrov. Une visite éclaire de la capitale tchétchène est également prévue.

Trois ans après son premier voyage en Tchétchénie Eric Hoesli ne reconnaît pas la ville. “A l’époque il n’y avait rien, que des ruines”, raconte-t-il. Or on voit des maisons toutes neuves, une belle mosquée toute neuve, des routes et des trottoirs tout neufs, et tout est très propre même si des travaux sont ici et là, et tout est … paisible même si le trafic semble un peu désorganisé dans le centre ville. Le sentiment surréaliste des premières minutes ne me quitte pas, je continue à regarder dans les visages de tous ces gens qui nous entourent: officiels, policiers, ouvriers, simples passants, en me demandant qu’est-ce que cela fait de vivre en Tchétchénie, dont le nom même est devenu pour nous un symbole de guerre et d’atrocités?

Kazbek Agmadov ne sourit pas beaucoup et ne vous regarde presque pas quand il vous parle, mais ce jeune et beau premier vice-ministre des relations extérieures de la République tchétchène qui a vécu dix ans à Moscou où il a fait ses études, vous fait noter son numéro de téléphone. Un autre jeune homme en costume et cravate noires vous dit d’enlever vos lunettes de soleil aussitôt après vous avoir salué. Vous vous exécutez sans avoir le temps de réfléchir. “Ils sont beaux, tes yeux, ne remets plus tes lunettes” - vous souriez, même si après un an à Paris vous êtes un peu choqué par une telle spontanéité… Caucase!  

Il y a trois ans encore on ne pouvait pas se rendre en toute sécurité dans cette république caucasienne où l’ordre était encore précoce. “J’ai essayé plusieurs pistes, et on me disait que ce ne serait possible que si je voyageais avec un camion de fric - au cas où on voudrait m’enlever”, dit Eric Hoesli, qui avait finalement pu y aller accompagné du secrétaire du Conseil de la sécurité de la Tchétchénie en personne et ses hommes, en avril 2005. Un an plus tôt le président tchétchène Akhmat Kadyrov se faisait tuer par une explosion alors qu’il assistait au défilé du 9 mai dans un stade à Grozny. Deux ans plus tard, en avril 2007, c’est son fils âgé de trente ans, Ramzan Kadyrov, qui devenait président.

La ville de Goudermes se trouve à une quarantaine de kilomètres de Grozny. C’est par là, près de son village natale, que Ramzan Kadyrov a fait installer sa résidence présidentielle. Cet ancien garde du corps, puis le chef du service de sécurité de son père, avait d’abord combattu avec lui du coté des séparatistes pendant la “première guerre de Tchetchenie” de 1994-96 avant de rallier les rangs des forces fédérales russes en 1999, au commencement de la “deuxième guerre” et au moment même de la nomination soudaine de Vladimir Poutine au poste de premier-ministre.

Ramzan Kadyrov nous accueille donc dans sa résidence qui semble être tout juste construite, avec les carreaux qui sont en train d’être posés. Impression trompeuse: les carreaux sont reposés, pour la troisième fois déjà, car “cela n’a pas plu”, confie un des jeunes ouvriers. Le président tchétchène se dit ouvert à toutes les questions. Son russe n’est pas parfait. Il ne l’aurait appris qu’il y a huit ans, selon un collègue de RIA Novosti. Ce docteur en droit esquive quand on lui pose une question sur le sécularisme, apparemment il ne comprend pas de quoi il s’agit. “C’est un bandit”, dit Eric Hoesli. “Est-il vraiment un bandit?”, doute Hélène Carrère d’Encausse. Lui-même préférerait sûrement dire qu’il “s’était trompé de chemin”, comme il appelle lui-même les 7000 autres combattants tchétchènes qu’il a fini par amnistier.

Ce père de cinq enfants fait un peu peur, mais il touche un peu aussi, car il se montre cruel et humain en même temps. Cruel quand il parle par exemple de Chamil Bassaev, un des lideurs séparatistes tchétchènes lui-même connu par sa cruauté, qui serait responsable de plusieurs actes terroristes, y compris la prise d’otages dans un théâtre à Moscou en 2002 qui a fait 130 victimes: “L’annonce de sa mort a été pour moi une grande fête, mais en même temps elle m’a aussi attristé, parce que je voulais le faire moi-même”. Touchant quand il parle de son zoo personnel installé dans sa résidence présidentielle. “Il y a des tigres, des lions, des guépards, des léopards, j’aime parler avec eux, cela m’apaise”, raconte-t-il, attendri. Il se montre aussi religieux, comme tous les tchétchènes. “En exécutant Sadam Hussein le jour qui est un jour saint dans l’islam ils m’ont humilié en tant que musulman, ils ont humilié le monde musulman dans son ensemble”, dit-il des Etas-Unis.

Dans le bus qui nous ramène à nouveau à l’aéroport de Grozny le jeune Kazbek du service de protocole du président nous apprend que c’est le dixième jour de ramadan. Il n’a donc pas mangé ni bu de la journée. Mais il fait enfin nuit, sa mère l’appelle, elle l’attend, il ne tardera pas de rentrer. 

Photo: Un jeune tchétchène danse devant les participants du Club Valdaï. L’aéroport de Grosny, le 10 septembre 2008. © RIA Novosti.